La Méduse, le pire naufrage de l’histoire maritime

En 1816, la Méduse embarque environ 400 personnes à destination d’une ancienne colonie française. Des hommes et des femmes prennent donc la mer pour tenter de rétablir le comptoir de Port-Louis rendu par l’Angleterre dans le cadre de la Restauration de la monarchie en France. Dans un contexte historique, discuté et discutable, cette ruée vers les richesses des colonies va devenir le naufrage du siècle.

Le tableau représentant le naufrage de la Méduse
Le tableau représentant le naufrage de la Méduse

I. La frégate de la Méduse et le contexte historique de l’expédition

Pour qu’un naufrage puisse avoir lieu il faut parfois des mauvaises conditions de mer. Mais avant tout il faut une mauvaise préparation et la présence de quelques pièges maritimes. Et lorsqu’il y a en plus de la dissension dans l’équipage tout est prêt pour l’avènement d’une catastrophe. A bord, l’incompétence des uns faisant le malheurs des autres, la Méduse illustre parfaitement la manière dont se construit un naufrage.

Tout d’abord l’expédition s’inscrit dans un cadre historique assez particulier. En 1816, la France connaît avec Louis XVIII sa deuxième restauration monarchique. Suite aux guerres napoléoniennes et à la destitution de celui-ci, le comptoir de Port-Louis est rétrocédé à la France par les anglais. Et si les anglais rendent des colonies à la France c’est avant tout pour saluer et aider Louis XVIII au rétablissement de la Monarchie et éviter ainsi une propagation des républiques sur le vieux continent.

Donc pour prendre possession de ce comptoir africain, une flottille est envoyée à Port Louis (actuellement Dakar). La flotte envoyée par le Roi comporte donc quatre navires. Il y a la Méduse, la Loire, l’Echo et l’Argus. Or parmi ces quatre navires deux sont particulièrement lents. Et cela jouera un rôle dans la tragédie du naufrage de la Méduse. En effet contrairement à ce qui avait été prévu, les navires ne navigueront pas ensemble. Ils se livrent même à une espèce de course. Tous étant pressés d’arriver en Afrique pour commencer une nouvelle vie. Les occupants de chacun des navires souhaitant arriver avant les autres pour réaliser de meilleures affaires. Une banale histoire de convoitise qui sera à l’origine du pire naufrage de l’histoire.

Pour commander ce convoi, le Roi de France choisi donc un certain Hugues Duroy de Chaumareys. Un corrézien, royaliste qui était également pendant l’ancien régime officier de marine. Seul problème, lorsqu’il est nommé capitaine de la Méduse, cela fait déjà vingt ans qu’il n’a pas commandé de navire. Certains parlent même d’un quart de siècle (25 ans) sans navigation. Cette nomination illustre à merveille le népotisme et tout ce que l’on peut reprocher en général à la Monarchie. Pourquoi? et bien tout simplement par ce que les capitaines de navire de l’armée napoléonienne ont été remerciés. Et ceux qui les remplacent ne sont pas forcément les plus compétents ce sont tous simplement des nobles qui ont plus de relations que de réelles compétences maritimes. Avec la monarchie on obtient un poste non pas grâce à ses qualités, mais de part son rang ou sa position dans l’échelle de la noblesse. Et c’est ainsi que le naufrage de la méduse devint également un fait politique.

II L’échouage sur les bancs d’Arguin au large de la Mauritanie

Des bancs de sable en pleine mer et loin des côtes on en trouve un peu partout sur la planète. Il y en a au large du Yemen ou du Brésil mais également au large du Canada (Terre Neuve). Plus proche de nous, on en trouve à l’entrée du bassin d’Arcachon. Mais en l’espèce ceux qui nous intéressent sont les banc d’Arguin. D’immenses bancs de sable qui se trouvent au large de la Mauritanie.

Après une navigation épique entre Rochefort et le large des côtes africaines en ratant notamment une escale à Madère, la frégate de la Méduse finira par s’échouer lamentablement sur les bancs d’Arguin. Nous parlions un peu plus haut de dissension dans l’équipage et bien il est à noter que lorsque le navire percute un banc de sable deux marins sont aux arrêts. Ils avaient tout simplement osé critiquer la trajectoire choisie par le capitaine.

L’échouage en douceur sur un banc de sable

Croyant avoir dépassé le Cap Blanc et la zone des bancs de sable, le capitaine Hugues Duroy de Chaumareys donne l’ordre de mettre le cap sur les côtes africaines. Or ce qu’il croyait être un cap n’était en fait qu’un nuage posé sur l’horizon. Le résultat ne se laisse pas attendre. Les eaux deviennent de plus en plus claires et les passagers aperçoivent des algues et des poissons. Ce qui signifie tout simplement que la hauteur d’eau entre la quille et le fond est de plus en plus faible.

Le Cap Blanc n’a pas été viré et les bancs d’Arguin sont là tout proches. Et ce qui devait arriver arriva. Le bateau commença par talonner le fond pour finalement venir s’immobiliser définitivement sur un banc de sable. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, il se trouve que la frégate de la Méduse s’échoua au pire moment. C’est à dire à marée haute. En d’autres termes la marée jouera contre l’équipage et elle ne sera d’aucun secours. Pire, avec les heures le bateau sera encore plus échoué.

La tentative de renflouage de la Méduse

Etant donné que la frégate est échouée sur un banc de sable et que la marée n’y changera rien, l’idée est donc d’alléger le navire pour diminuer son tirant d’eau. Pour décharger le navire de sa cargaison sans la perdre, les marins se lancèrent dans la construction d’une grande plateforme. Ce gigantesque radeau qui flotte à peine mesure vingt mètres de long sur sept mètres de large. Il est destiné à recevoir une partie de la cargaison de la frégate.

L’idée est donc de décharger les marchandises pour alléger au maximum le navire qui va mécaniquement remonter vers la surface. Cette stratégie plutôt astucieuse aurait pu permettre de sortir la Méduse de cette mauvaise passe va marcher. Au bout de trois jours d’efforts le navire se sort de cette mauvaise passe. Mais il percutera un autre banc de sable et à cette occasion le gouvernail se brisera. On comprend alors que la Méduse devenue ingouvernable, est un navire qui ne sert plus à rien et décision est prise d’abandonner le navire, bien que celui-ci flotte encore et qu’il n’ait subi aucune voie d’eau.

III L’évacuation du navire

La frégate de la Méduse est donc de nouveau plantée en plein milieu des bancs d’Arguin avec un gouvernail hors d’usage. A bord la mésentente a certainement laissé la place à la panique. Pendant les tentatives de renflouage du navire, les officiers du bords se sont répartis discrètement les places sur les chaloupes. Et comme il n’y a pas assez de place pour tout le monde sur les chaloupes, on fera monter près de 150 personnes sur un radeau de fortune. En guise de radeau, se sera donc la plateforme de vingt mètres de long pour cinq mètres de large qui sera utilisée. La même plateforme qui fut destinée à recevoir les marchandises lors de la tentative de renflouage du navire. Ce radeau de fortune est une embarcation qui flotte à peine recevra donc ceux qui n’avaient pas assez de grade ou de relation pour embarquer sur les embarcations de secours.

Embarquer vers l’horreur

Pour convaincre les passagers de monter sur le radeau on utilise la force mais également un subterfuge. On explique que les chaloupes vont remorquer le radeau jusqu’à la terre. Au bout de quelques heures de navigation deux chaloupes manquent de se percuter et donc de couler en pleine mer. Et c’est donc à cette occasion qu’une première chaloupe « se délivre » de la remorque en sectionnant le câble qui relit toute les embarcations entre elles. A partir de ce moment c’est du chacun pour soi et ordre est donné plus ou moins discrètement de couper le cordage restant qui reliait les chaloupes et le radeau.

Le radeau de la Méduse flotte à peine et il voit désormais les chaloupes disparaître petit à petit vers la ligne d’horizon. Les naufragés sont pris au piège et ils commencent à se battre entre eux pour survivre.

IV L’histoire dans l’histoire: le radeau de la Méduse

Ceux qui montent sur le radeau, comprennent assez vite qu’ils sont en danger de mort imminent. D’ailleurs dès les premiers jours le nombre de morts est impressionnant. Ils ne le savent pas encore mais le naufrage de la Méduse sera le naufrage du siècle. En effet sur les 151 naufragés qui embarquent sur le radeau de la Méduse seuls 15 seront secourus par l’Echo au bout de 13 jours. C’est à dire que seuls dix pourcents des naufragés survivront. Une fois les quinze naufragés récupérés, cinq décèderont dans les jours qui suivront.

Une piètre embarcation

Le radeau de la Méduse mesure environ 7 mètres de large pour une longueur de près de 20 mètres. Cette immense plateforme de 140 mètres carrés est absolument infâme. Les naufragés de la Méduse qui ont embarqués de gré ou de force sur ce caillebotis ne tardent pas à le surnommer; « le ras d’eau ». Ce qui étymologiquement parlant est assez juste. Mais devant le nombre important de décès durant les premiers jours de la dérive du radeau de la Méduse on nommera cet objet à peine flottant: « la machine ». En effet, les rondins de bois mal assemblés broient de temps en temps les membres inférieurs des naufragés. La houle a comme un effet mécanique sur les rondins de bois, d’où cette appelation de machine. Le radeau qui dans un premier temps symbolisait l’espoir devient assez vite une machine à broyer les vies.

Les uns contre les autres

Pour survivre les naufragés de la Méduse adoptent assez rapidement l’idée qu’il va falloir se battre les uns contre les autres pour survivre.

150 personnes sur un radeau de 140 mètres carrés et des vivres limitées, cela constitue un cocktail détonnant. Une situation compliquée qui va très vite provoquer des heurts entre les naufragés du radeau de la Méduse. Des conflits et des rixes qui vont être exacerbées du fait qu’il y ait à bord beaucoup plus d’alcool (principalement du vin) que d’eau. Et à cela, il faut ajouter un rationnement inégalitaire. Autant de problèmes qui vont être le terreau d’une sauvagerie inimaginable.

V Les survivants de la Méduse

Le naufrage du siècle est sans aucun doute celui de la frégate la Méduse. Et c’est pour cela que la presse du XIX ème siècle traitera longuement du naufrage de cette frégate. Les journalistes de l’époque guetteront même les faits et gestes des survivants de la Méduse et ce jusqu’à leur mort respective.

1. Les survivants du radeau :

Lorsqu’ils sont récupérés par la frégate l’Argus les survivants sont au nombre de quinze. 15 survivants sur 151 personnes ce n’est pas beaucoup. Mais le calvaire n’est pas fini  car dans les jours qui suivirent leur sauvetage cinq d’entre eux mourront. Ils étaient trop faibles, trop déshydratés ou trop blessés pour pouvoir survivre. Au final seuls dix naufragés du radeau de la Méduse auront survécut à ce qui fut un enfer.

La question du cannibalisme

Ce qui choqua immédiatement les marins de l’Argus, le navire qui recherchait d’éventuels survivants, ce furent les morceaux de viandes qui séchaient au soleil dans les hauteurs du mât de fortune du radeau de la Méduse. Tout de suite les marins comprirent que cette viande provenait tout simplement de leur compagnons d’infortunes.

Or l’anthropophagie est le tabou ultime de nos sociétés. Et ce tabou a été allègrement transgressé par les survivants du radeau de la Méduse. Des naufragés qui ont commencé à se battre entre eux, puis à jeter des cadavres et des mourants par dessus-bord pour alléger le radeau. Pour enfin finir par se dévorer entre eux. Lorsque l’opinion public appris cela, la naufrage déjà tragique pris une ampleur démésurée.

Ce qui est d’autant plus choquant c’est la vitesse avec laquelle les naufragés ont décidé de commencer à se manger entre eux. En effet tous les spécialistes de la survie vous parleront de la règle des trois. « 3 minutes sans respirer, 3 jours sans boire et 3 semaines sans manger ». Et plus on mange, plus il faut d’hydrater, car la digestion consomme beaucoup d’eau. En d’autres termes lorsque l’on est à la dérive la priorité c’est de boire suffisament, et ne surtout pas penser à s’alimenter. Pour information, boire de l’alcool participe également à la déshydratation.

2. Les survivants de la frégate (ceux qui sont restés sur le navire échoué) : 

Parmi les quatre cents passagers de la Méduse, il y a une infime minorité de personnes (17 en tout) qui ont décidé de rester sur le navire. Fait intéressant, ce sont principalement des marins qui aurait décidé de rester à bord du navire. En effet tant qu’un navire flotte on ne l’abandonne pas, c’est une règle d’or en mer.

En l’espèce la frégate de la Méduse était échouée sur un banc de sable et elle ne risquait pas grand chose. Du moins tant que la météo restait clémente.

Et si on ne parle jamais de ces hommes, c’est tout simplement parce que leur histoire est assez banale. Ils avaient des vivres et ils ont patiemment attendu l’arrivée des secours. On raconte même que pour éviter les disputes et les bagarres chaque marin avait un espace qui lui était réservé dans un coin du navire. Ainsi les marins même ivres ne se voyaient pas et ne se battaient plus. Un stratagème de survie qui leur permis de regagner la terre ferme en vie après deux petites semaines passées en pleine mer.

3. Les survivants des chaloupes de la Méduse

Il faut noter que la part la plus importante des passagers de la Méduse ont pu rejoindre le rivage grâce aux chaloupes. Néanmoins, même si l’on ne traite pas forcément de ce sujet lorsque l’on évoque le naufrage de la Méduse, ceux qui ont quitté la Méduse sur ces petites embarcations mal entretenues ont vécu un véritable calvaire. Car une fois arrivés à terre, ils ont dû se confronter à des évènements et affronter des conditions climatiques auxquels ils n’étaient pas du tout préparés.

En effet les quelques centaines de privilégiés qui ont pu embarquer sur les chaloupes ont été confrontés à la rudesse et à la sécheresse du climat africain. En ce début du mois de juillet le climat est très rude. Le manque d’eau, la chaleur et le stress ont eu raison de la vie de certains rescapés.

VI L’histoire d’un tableau devenu une œuvre d’art

Le tableau monumental de Géricault illustrerait presque l’expression: « quand la réalité dépasse la fiction ». Ce que met en scène l’artiste est en fait bien en-dessous des faits qui se sont déroulés.

Lorsque Théodore Géricault découvre le récit des naufragés de la Méduse il est à la fois abasourdi et terrifié. Des hommes ont été livrés à eux mêmes en pleine mer pendant plus de treize jours. Pour survivre ils se sont battus, ils ont mangé de la chair humaine et ils se sont vus mourir tous les jours.

En tant qu’artiste Géricault sait qu’il tient un sujet fort. Il y a d’un côté le naufrage, de nombreux morts et de l’autre il y a le désespoir mais aussi l’infamie. Pourquoi? Et bien parce que ceux qui ont survécu ont pratiqué le cannibalisme. Le peintre y voit là une certaine ironie du sort. Ceux qui partaient coloniser l’Afrique se sont révélés être des êtres capables du pire. Ils se sont entretués et ensuite ils se sont dévorés. Sur la planète terre, l’enfer s’est trouvé un instant sur le radeau de la Méduse. Faut-il rappeler que les marins de l’Argus furent assez surpris de voir en haut du mât des lambeaux de chairs sécher au soleil.

Un tableau devenu une image iconique

Lorsque Géricault rentre d’Italie, l’artiste est dans une mauvaise posture. Il est sans projet précis et en mal de reconnaissance. C’est ainsi que Théodore Géricho se lance en 1819 dans la composition d’une oeuvre romantique. Un gigantesque tableau auquel le peintre aura consacré tout son argent ainsi qu’une année entière de sa vie.

Le nauffrage de la Méduse mesure près de cinq mètres de haut pour sept mètres de large. Fait insolite, la taille du tableau semble imiter la taille du radeau de la Méduse. L’effet d’optique va même jusqu’à imiter un marche pied, avec une planche du radeau placée dans le bas du tableau. Un tableau gigantesque pour une immense plateforme. D’ailleurs ce tableau qui est exposé au musée du Louvre, est l’un des plus grands tableaux de la collection.

Un tableau sombre et d’une noirceur incomparable

Hormis le sang rouge, la palette de couleur du tableau est assez sombre. Il faut dire que le tableau a été conçu dans le style de Carravage. C’est à dire que malgré les couleurs ocres, grises et marronées les contrastes sont assez important. L’artiste a donc joué sur le clair-obscur. Les ombres sont noires et les zones éclairées sont peintes avec les couleurs les plus claires possibles (gris clair, beige clair etc.).

Mais si le tableau est sombre c’est aussi parce que les couleurs ont vieilli avec le temps. La patine du temps à donc rendu ce gigantesque tableau encore un peu plus sinistre. Autre point, les spécialistes s’accordent à dire que les peintures ont terni lors du séchage.

Une oeuvre d’art sur un naufrage qui fut un naufrage économique

Théodore Géricault meurt à Paris, le 26 janvier 1824. Il a alors un peu plus de trente ans. A la suite d’une mauvaise chute de cheval il se retrouve paralysé et alité.

Un décès prématuré de Géricault à 32 ans

Ce tableau qui lui aura demandé tant d’efforts et auquel il aura consacré un an de sa vie, lui restera sur les bras. Après avoir visiter Paris, Londres il ne trouvera aucun acquéreur pour son oeuvre monumentale un peu dérangeante. Un tableau qu’il aurait aimé vendre car à la suite de placements harsardeux, cet homme venant d’une famille aisé et qui n’a jamais eu besoin de travailler se retrouve ruiner. Il mise tout sur la conception d’un tableau hors norme et ce fût un échec.

Célèbre après sa mort

Mais alors comment ce tableau s’est-il retrouvé au musée du Louvre. Et bien lors d’une vente aux enchères, après la mort du peintre, le conservateur du célèbre musée parisien chargera un homme d’aller enchérir discrètement pour le compte de l’Etat. C’est ainsi que l’oeuvre de Géricault se retrouva dans les célèbres salles rouges du musée.

dernière mise à jour le 12 mai 2021